Trou sur pattes
Adolescent, j'emmenais les magazines de vidéocassettes de mon père au collège. Magazines que nous feuilletions, mon p'tit copain David et moi, entre les cours. Dans ces revues, il était annoncé, répertoriées tous les mois, les sorties en vidéoclubs. Bien sûr, nous nous attardions plus volontiers sur les pages des films pornos. C'est là que, petit enfant candide, apprenant la dureté et la laideur du monde, je découvrais, prés de la photo d'un très jeune homme blond, imberbe et gracile, nu au milieu d'une assemblée transpirante de gros blacks musclés, l'expression "Trou sur pattes." C'est ainsi que le décrivait le synopsis du film. J'en fus - j'étais très jeune - un peu choqué, touché, bien que confusément. Ce jeune garçon, cet être humain, était résumé, réduit à un trou... Voilà ce qu'il était, et rien d'autre, aux yeux de beaucoup d'hommes : un trou sur pattes. J'y pensais, cafardeusement, en dessinant pendant les cours.
Parcourant nonchalamment le tchat de cul où je traîne ma vie, je lis la prose édifiante de soi-disant jeunes filles d'aujourd'hui. Ces fleurs de banlieues, d'à priori à peine vingt ans, s'expriment comme de vieux tapins de rues louches. Si je devais poser une voix sur leurs propos salaces, je choisirais celle d'un vieux travelo, d'un immonde clochard, alcoolique et tabagique. Ces poupées à casquettes jurent comme des charretiers, se marrent comme des babouins et aguichent les vieux jaunis alentours comme de glauques professionnelles, pour un peu on les imaginerait en train de chiquer du tabac ou cracher salement, en vieilles radasses moustachues, sur les trottoirs de leur vie. C'est là, au milieu de cette faune exotique qui fleure bon le bitume, que je repense à mon expression. Oui, me dis-je songeur, ces filles-là seraient certainement flattées si on les traitaient elles aussi de "trous sur pattes."

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