Con

En vérité, et si je devais être tout à fait honnête, je crois ne m'être intéressé à l'écriture, aux livres, aux choses élevées que par amour. J'étais amoureux de mon professeur. Pire ! Je l'admirais. Et je voulais absolument qu'il m'aime lui aussi. A ses yeux pourtant, je n'étais qu'un minable, une nullité, un zéro. J'aurais voulu, moi aussi, faire parti de cette caste, de cette élite qu'il affectionnait. Lui faire lire des choses sublimes et bouleversantes sur mes cahiers. Mais non, je n'étais décidément ni Radiguet ni Rimbaud, je n'étais qu'un pèquenot, un jeune potache à l'humour idiot. Un loser, un anti-héros, quand lui ne respectait que la bravoure et la noblesse. Il me méprisait. Mes petites branlettes tachées d'encre l'écoeuraient et je n'aurai jamais véritablement, avant aujourd'hui, je crois, surmonté son dégoût pour moi. "Prouve-moi que j't'aime" semblait-il me dire. Je n'y suis jamais parvenu. J'aurai pourtant bâti ma vie entière sur ce défi.


Depuis peu, me voilà, dirait-on, comme "guéri" de cet immense malentendu qu'a été ma vie. Absolument délaissé, oublié, voire snobé par le monde, je n'en souffre plus. Je me fiche aussi de n'être à aucune hauteur convenable ou nécessaire. Ma tristesse, mes ambitions m'ont momentanément quittées, semble-t-il. Si je ne craignais pas encore un tout petit peu le ridicule, je parlerais presque d'innocence du devenir... Être là, sans aucun projet que vivre. L'instant, l'heure qui vient. Sans angoisses ni colère. Pas franchement gai ni tout à fait triste : calme. Souriant, modeste. Con.

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