Réel en fuite
Après le divorce d'avec mon père, ma mère mit longtemps à se reconstruire. Puis, elle tomba profondément amoureuse d'un homme. Un solitaire, un ours, comme elle disait, amateur de nature, de grands espaces et de montagne. Il l'emmenait partout avec lui, en randonnées diverses, dans des gites... Je crois que leur relation était aussi très charnelle. Elle l'avait dans la peau. Moi, il ne pouvait pas m'encadrer. Il me broyait la main pour me saluer, m'adressait à peine la parole lors des rares soirées qu'il passait chez nous. Inimitié que je lui rendais bien volontiers et avec zèle. Ma mère le quitta d'ailleurs pour cette raison : son fils passait avant son histoire d'amour. Ce fut lui qui m'offrit mon premier disque de Léo Ferré.
Un soir, nous écoutions la radio dans le salon, pendant que ma mère préparait le repas, quand une chanson d'Ophélie Winter passa. Je pensais que les chansons de la starlette la définissaient bien. Il ricana méchamment : Bien sûr que non ! Aujourd'hui, ce qui est certain c'est qu'elle n'aura jamais rien été d'autre, professionnellement, que la médiocre interprète de Shame on you, mais sur le fond, c'est bien lui qui avait raison. Rien de ce que nous faisons ne nous définit. Absolument s'entend. Et même si pour la postérité des biographes et des valets de chambre nous ne serons à jamais que la somme de quelques apparitions, de quelques actes et paroles, personne, ne pourra jamais prétendre nous avoir vraiment connu. Dans son film Nous sommes tous encore ici, Anne-Marie Mieville met en scène Jean-Luc Godard faisant un acte manqué après une remarque déplaisante. Ce geste qu'Aurore Clément, qui joue sa femme, pense de contrition la fait sourire : "C'est pas la peine de te punir... lui dit-elle amusée, puis elle ajoute : Si on pouvait mesurer la distance qui nous sépare de ceux qu'on croit les plus proches, on aurait peur..." Il y a en tout homme, et c'est ce qui le sauve, une part de vide, d'inconnu, d'inconnaissable. C'est d'ailleurs cela qui rendait fou Dino, le personnage de Moravia, dans L'ennui : même la dernière des catins reste à jamais insaisissable, indéfinie, inaccessible. On ne peut pas posséder le néant. Même la plus gourde, la plus vide et la plus vile des créatures garde en elle un continent inviolable et inviolé. Les mots, les phrases, les idées n'y peuvent rien. La violence non plus. Aucune connaissance n'y pénètrera jamais. Aucune armée ne l'envahira. Le réel, comme l'amour, est, et sera toujours, en fuite.

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