Si je devais être tout à fait sincère, je dirais que j'aime mon ami surtout pour l'amour qu'il me porte. Il me regarde vieillir avec bienveillance, amitié et tendresse. Son affection pour moi n'a pas l'air d'être érodée par le temps, l'usure, la fatigue ou l'habitude. Il a même encore quelquefois des sursauts de jeune amoureux : jalousie, inquiétude, impatience... J'ai de la chance, je le sais, d'être accompagné de la sorte sur le chemin de mon ultime demeure, de mon dernier sanglot.
Je suis si fatigué, si fatigué... Même le sommeil ne me répare plus. Mon corps est lourd, mon âme dérive. La moindre interaction m'épuise. Je n'ai plus la force de rassurer, consoler, cajoler. Je veux juste qu'on me fiche la paix. Avec lâcheté, je remet tout à plus tard. Les explications, les obligations, les devoirs. Cela ressemble à de la dépression et pourtant, non, je ne crois pas que ça en soit. Je ne suis pas révolté, pas en colère, ni même lassé, je n'éprouve aucun sentiment négatif, je n'ai simplement plus rien à dire. Une petite tristesse, oui, à peine perceptible, accompagne cet abattement. Je n'ai pas d'idées noires, je suis neutre. Je voudrais fuir loin du monde. M'asseoir et attendre.
Pour se débarrasser d'un désir envahissant, obsédant, importun, pour pouvoir, enfin soulagé, penser a des choses plus sérieuses, - boire, par exemple - il faut savoir être efficace ! Efficace
Elle ronchonnait au bout de son balai, et s'apitoyait sur l'échec qu'avait été son existence. "Il n'y a, à mes yeux, que deux choses qui rachètent, qui sauvent une vie, toute vie, lui dis-je alors. De sa médiocrité, de sa banalité, de son néant. Qui lui confèrent une dignité, une grandeur peut-être, voire une beauté, "après-coup". L'une est négative, et l'autre "positive", si l'on veut. C'est le suicide et l'art."
Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification... Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus ; mais je me rattrape en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais. Je ne m'entends tout à fait bien avec quelqu'un que lorsqu'il est au plus bas de lui-même et qu'il n'a ni le désir ni la force de réintégrer ses illusions habituelles. La connaissance de soi, la plus amère de toutes, est aussi celle que l'on cultive le moins : à quoi bon se surprendre du matin au soir en flagrant délit d'illusion, remonter sans pitié à la racine de chaque acte, et perdre cause après cause devant son propre tribunal ? Plus je vais, moins je réagis au délire. Je n'aime plus, parmi les penseurs, que les volcans refroidis. Quand il m'arrive d'être occupé, je ne pense pas un instant au « sens » de quoi que ce soit, et encore moins, il va sans dire, de ce que...
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