Une bière avec Cioran

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification...

Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus ; mais je me rattrape en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais.

Je ne m'entends tout à fait bien avec quelqu'un que lorsqu'il est au plus bas de lui-même et qu'il n'a ni le désir ni la force de réintégrer ses illusions habituelles.

La connaissance de soi, la plus amère de toutes, est aussi celle que l'on cultive le moins : à quoi bon se surprendre du matin au soir en flagrant délit d'illusion, remonter sans pitié à la racine de chaque acte, et perdre cause après cause devant son propre tribunal ?

Plus je vais, moins je réagis au délire. Je n'aime plus, parmi les penseurs, que les volcans refroidis.

Quand il m'arrive d'être occupé, je ne pense pas un instant au « sens » de quoi que ce soit, et encore moins, il va sans dire, de ce que je suis en train de faire. Preuve que le secret de tout réside dans l'acte et non dans l'abstention, cause funeste de la conscience.

L'unique confession sincère est celle que nous faisons indirectement — en parlant des autres.

Si détrompé qu'on soit, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les autres, explicites, qu'on a rejetés ou épuisés.

Distribuer des coups dont aucun ne porte, attaquer tout le monde sans que personne s'en aperçoive, lancer des flèches dont on est seul à recevoir le poison !

Le problème de la responsabilité n'aurait de sens que si on nous avait consulté avant notre naissance et que nous eussions consenti à être précisément celui que nous sommes.

Dans un livre gnostique du deuxième siècle de notre ère, il est dit : « La prière de l'homme triste n'a jamais la force de monter jusqu'à Dieu. » ... Comme on ne prie que dans l'abattement, on en déduira qu'aucune prière jamais n'est parvenue à destination.

L'unique moyen de sauvegarder sa solitude est de blesser tout le monde, en commençant par ceux qu'on aime.

Ma mission est de souffrir pour tous ceux qui souffrent sans le savoir. Je dois payer pour eux, expier leur inconscience, la chance qu'ils ont d'ignorer à quel point ils sont malheureux.

Plutôt dans un égout que sur un piédestal.

Le droit de supprimer tous ceux qui nous agacent devrait figurer en première place dans la constitution de la Cité idéale.

Si je suivais ma pente naturelle, je ferais tout sauter. Et c'est parce que je n'ai pas le courage de la suivre que par pénitence, j'essaie de m'abrutir au contact de ceux qui ont trouvé la paix.

L'avantage non négligeable d'avoir beaucoup haï les hommes est d'en arriver à les supporter par épuisement de cette haine même.

N'a de Convictions que celui qui n'a rien approfondi.

C'est une grande force, et une grande chance, que de pouvoir vivre sans ambition aucune. Je m'y astreins. Mais le fait de m'y astreindre participe encore de l'ambition.

Secouer les gens, les tirer de leur sommeil, tout en sachant que l'on commet là un crime, et qu'il vaudrait mille fois mieux les y laisser persévérer, puisque aussi bien lorsqu'ils s'éveillent on n'a rien à leur proposer...

Avoir toujours tout raté, par amour du découragement !

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