La confusion des sentiments

La confusion des sentiments

(...) J'avais bien sûr quelques comptes à régler avec mon professeur, et aujourd'hui c'est chose faite, mais ne vous méprenez pas sur la nature de mes sentiments : je lui serai éternellement reconnaissant de m'avoir autant malmené. Cet homme, et j'exagère à peine, m'aura donné les clefs de ma liberté. Je lui dois quasiment tout. Notre rencontre m'aura reconfiguré entièrement. Après lui, je n'aurai jamais plus été le même. Il a tranquillement posé les bases de l'homme que j'étais destiné à devenir, semant à profusion en moi des graines qui mettront des années à germer. Il faut dire que je partais de très loin. Je ne parlais qu'une sorte de dialecte familial, papou, et ne connaissais absolument rien du monde. Il aura peut-être voulu, du moins c'est comme cela que je l'interprète aujourd'hui, m'armer un peu plus que je ne l'étais pour faire face à la violence inouïe du monde qui m'attendait et dont j'ignorais tout. Il importe à un homme de savoir où il met les pieds quand il s'avance en société, et sans lui cela m'aurait sans doute été plus difficile. Si je pense aujourd'hui un peu par moi-même, si j'ai acquis avec le temps une sorte de "liberté", il y est pour beaucoup. On me reproche souvent d'enjoliver, d'exagérer un peu les choses, de relater cette rencontre, décisive pour moi, à la manière d'une épopée. C'est parce que s'en était une pour moi. Nul, je crois, s'il ne l'a pas vécu lui-même, ne peut comprendre à quel point je l'avais attendu. Enfant, je jugeais mes parents et mon entourage avec intransigeance, tristesse et mépris. Ce n'était pas là les modèles qu'il me fallait. J'aspirais confusément à autre chose. C'est pour cela que je vécus notre rencontre comme une sorte de révélation fantastique. D'ailleurs, je le vécus même physiquement : une après-midi, il parlait de la nouvelle de Stefan Sweig en me fixant du regard quand je faisais, face à lui, essayant de me contenir, une sorte de crise d'épilepsie, je ne sais pas trop ce que c'était, un bouleversement des sens que j'appelais bêtement plus tard "coup de foudre". En guise de conclusion à cet étrange épisode, il prononça simplement ces mots : "une voix peut sauver..." Alors certes, il aura été très dur, très cruel avec moi, mais je lui pardonne car nous avions peu de temps et j'avais tant à apprendre...

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