Bonheur en mineur


J'ai toujours aimé écrire. Ou plutôt créer. Des bidules, des machins. J'ai eu très tôt la manie de l'expression. Comme je ne savais rien faire de mes dix doigts, je n'étais pas bricoleur, c'est naturellement que je me dirigeais vers l'écriture, le dessin. Ma mère a conservé quelques vieux cahiers de mon enfance. J'y collais des images, sur lesquelles je passais du feutre, écrivant en marge de petits slogans drolatiques. Adolescent, je commençais mille romans que j'abandonnais toujours après deux ou trois phrases. Je voulais créer, oui, c'est vrai, mais je ne savais pas quoi. Mon professeur, à qui je faisais lire quelques pages de mes carnets me conseillait : "Ce n'est pas encore ça. Demandez-vous sérieusement pourquoi vous ne finissez jamais un texte..." Je n'aimais pas mon écriture. Ecrire à la main me demandait trop d'efforts, je détestais ça. Ma pensée, ma parole, courant toujours plus vite que ma plume, je perdais rapidement le rythme, les mots, le fil. J'abandonnais alors pour de bon. J'aimais beaucoup parler cependant, philosopher, raconter ma vie. En famille, dans les bars, je soliloquais non stop. Un jour, un ami me suggéra de consigner quelque part mes interminables monologues. C'était une bonne idée, j'avais maintenant un ordinateur à ma disposition : Exit les stylos et les feuilles à carreaux ! L'écriture salopée et les traces d'encre. Mon travail en serait facilité. Ce ne fut pas si simple toutefois d'arriver à un résultat à peu près satisfaisant, et dont je n'étais pas trop mécontent. Mais, chose nouvelle, avec le temps, j'avais trouvé, me semblait-il, un ton à peu près personnel, une manière d'écrire et de penser propre. Mes écrits me ressemblaient. J'avais même une certaine tendresse, raisonnable mais réelle, pour mes diverses productions. Car, je bidouillais aussi, à l'aide de quelques logiciels, de petites vidéos, de modestes montages photos, que je publiais sur des plateformes. Je fus bien aimé par certains et détesté par d'autres, je fus même hacké ! mais au bout du compte j'étais content : j'avais réalisé, d'une façon que je trouvais sympathique et digne, le rêve de l'enfant Max. Mine de rien, tout cela pour moi seul et sans autre ambition que le plaisir, je m'étais confectionné, avec les moyens du bord, une sorte de petite oeuvre - en forme de légende, de canular et de thérapie. Je ne me méjugeais plus trop. Je me pardonnais beaucoup. J'apprenais, doucement et à pas feutrés, à m'accepter, à m'apprécier un peu. Rien n'est jamais acquis, c'est certain, et nul n'est jamais arrivé ni installé nulle part pour de bon, mon bonheur, pianoté du bout des doigts sur un mode mineur, était chose fragile et le pire guettait dans l'ombre, sans pitié ni relâche, mais pourtant, certains soirs doux de printemps, regardant le ciel floconner au dessus du jardin, je mesurais calmement le chemin parcouru et ces menues victoires emportées sur le malheur, la fatalité et le chagrin.

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