Le Bien et le Mal


Quand j'étais enfant, on reconnaissait le méchant dans une oeuvre à ce qu'il voulait être le Maitre du monde. Il annonçait toujours ce projet de façon grandiloquente et en se fendant la poire. En ces temps-là, ça les faisait beaucoup rire aux méchants d'être méchants. Le rire sardonique de JR Ewing... Gamin, devant les animés manichéens que l'on nous proposait, je me méfiais d'instinct des héros, des "gentils". Ils me semblaient inauthentiques ou bien atteint d'une infirmité. Leur pureté, leur noblesse, un brin surjouées, surlignées, exagérées, confinaient pour moi à la bêtise, à la niaiserie. Ils m'agaçaient. Les pestes en face, "les méchants", qui les détestaient, les méprisaient et voulaient leur ruine me semblaient plus vrais, plus réels. On pouvait plus facilement s'identifier à leurs défauts : leur jalousie, leur mépris, leur révolte c'était l'humanité même. Et puis, il faut l'avouer, esthétiquement, ils en imposaient davantage que les gentils. L'aristocratie, l'élégance, la majesté étaient toujours du coté du Mal dans ces petites oeuvres-là, allez savoir pourquoi ! Si Aurore, la belle au bois dormant de Walt Disney, était très belle elle aussi, la sorcière Maléfique, longue, noire et inquiétante, était plus impressionnante. Oserais-je l'avouer ? Je trouvais - je précise que je n'étais qu'un enfant, incapable de comprendre le véritable drame à l'oeuvre - l'armée du troisième Reich, du moins ses représentations, plus élégante, plus ordonnée, plus plaisante en somme, que l'anarchie du Bien qui lui faisait face. Dans Astérix, les romains me semblaient esthétiquement supérieurs aux grossiers gaulois. Et même si je tombais plus tard amoureux de la jeune Catherine Lara dans le rôle de Géronimo, je préférais, enfant, les hommes de la cavalerie. Dans sa chanson "La mélancolie" Léo Ferré écrit : "C'est les bras du bien quand le mal est beau..." pour témoigner de ce trouble universel devant le crime. Le Mal, souvent incarné par le diable dans les contes, est toujours séduisant, envoutant. Etre envouté c'est tomber sous le charme de... Le serpent se glisse avec sensualité dans la cervelle d'Adam et Eve pour y insinuer le péché originel. Et même quand le Mal est moche, comme dans les spectacles de Guignol, le Bien, incarné là par un insupportable donneur de leçon à coup de matraque, nous révulse tellement que nous optons pour lui. Enfant, lors d'un spectacle de Guignol justement, je fus la seule voix discordante dans la petite assemblée de mômes présents. Alors que tous, comme à l'accoutumée, encourageaient Guignol, moi je collaborais avec le flic frisotant, partageant son aversion, son dégoût pour le jeune héros aux joues rouges et au bâton. Le marionnettiste en fut étonné : "Il y en a un pour moi là ! dit-il avec la voix de la marionnette flic, c'est pas souvent ça !" Adolescent, lisant la pièce Caligula d'Albert Camus, si je comprenais et approuvais la morale, la révolte de l'auteur face à ce génie du Mal, je m'identifiais cependant plus, le rouge aux joues et avec culpabilité, à celle de Caligula, à sa rage, à sa folie auto-destructrice. Sans être moi-même un fanatique, un fou furieux ou un de ces immondes rats qui sèment, avec une joie mauvaise, la discorde et le chaos dans le monde, il m'arrive souvent d'éprouver avec fureur des envies d'Apocalypse, de fin du monde et de carnages planétaires. Comme Cioran qui croyait, lui aussi, au Salut de l'humanité, à l'avenir du cyanure... Mais tout cela, bien sûr, ajoutons-le tout de même, "pour de rire", comme disent les enfants avec candeur et comme le chantait Jacno dans sa chanson Mauvaise humeur.

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