Les pires des ivrognes

- Tu le sens toi aussi ?
- Quoi donc ?
- Que le coeur n'y est plus.
- C'était pas déjà le sujet de ton livre, ça ?
- Oui mais quand je l'écrivais, quand j'avais le projet de ce livre, je ne peux pas dire que je me prenais pour un écrivain mais enfin, je ne sais pas, il me semble que j'avais plus d'inspiration, plus d'énergie. Là, tout ce que je produis a le goût de l'eau, c'est fade, peu inspiré. Tu crois que c'est parce que j'ai arrêté de boire ? Tu ne réponds pas, tu t'en fiche et tu as bien raison. Je suis peut-être mur pour dire quelque chose de plus essentiel...
- Ah ?
- Mais je ne vois vraiment pas quoi. Le silence, je sais bien que c'est impossible, mais mon baratin habituel ne me comble plus.
- Serais-tu insatisfait ?
- De suite la moquerie. C'est vrai que je suis ridicule. Mais je ne suis pas le seul. Regarde Loana, elle a enfin réussi son suicide. Et là, pour le coup, personne ne s'est moqué. Il parait qu'elle pourrissait depuis au moins deux semaines, par terre, entourée de déjections canines et de détritus divers, dans son lugubre studio. C'est les voisins qui ont alerté, ça sentait un peu la mort. Je me souviens de cette émission poubelle où un jeune toulousain aux allures de gigolo cru lui faire un compliment en l'informant qu'à l'époque du Loft, il lui aurait bien mis une pièce. Ses grands yeux reflétant sa bite, Loana bégaya qu'il était encore temps, ce qui amusa notre lascar qui, paternel, condescendant et attendri, lui pinça simplement la joue, comme on fait à une petite fille trop gourmande. Eh oui, des litres de graisses avaient coulés sous les ponts, Mirabelle. La vie nous tourne tous en dérision, on a beau faire, hein ? Même ceux qui arrivent à donner le change en société, quand ils sont seuls, bien en face d'eux même, de leurs petites gueules de connards, de leurs petites phrases bien tournées, de leurs petites manies, de leurs petites vies de merde, tu crois qu'ils continuent à crâner ?
- Peut-être certains...
- Eh bien moi je ne crois pas. A moins d'être sous influence H24, j'ai l'intime conviction que chaque homme se sait misérable, piètre et sans génie comme l'écrivait Laforgue. C'est fort quand même ce que disait Comte-Sponville à propos de son matérialisme. Sans doute, y avait-il quelque posture là-dedans mais enfin ça m'a impressionné. Il disait que le matérialisme préservait de la misanthropie. "Je n'ai pas assez d'estime, ni de considération, pour les hommes pour leur en vouloir d'être aussi nuls", disait-il en substance. "L'homme, semblait-il penser à la suite de Schopenhauer, n'est rien d'autre qu'un animal, terrible et cruel, même si vaguement dompté par la civilisation. En veut-on à un arbre ou à un tigre d'être ce qu'ils sont ?" C'est fort, non ? Et pourtant, ai-je envie de lui répondre, au quotidien, moi, je distribuerai bien des torgnoles à la volée. Et pas aux tigres ni aux arbres, non, à mes frères humains ! Je leur en veux, oui, d'être aussi cons et médiocres que moi. Plus jeune, vois-tu, je me pensais le dernier des hommes, coupable de tous les crimes, gangréné par tous les vices. Sais-tu comme j'aurais aimé, mais vraiment, sans mentir, être le seul atteint par ces infirmités de l'âme. Dans un monde vertueux et noble, il m'aurait suffit de me laisser faire, de me reposer sur la sagesse des autres, coucher mon inquiétude sur leurs genoux fraternels, humains, d'apprendre avec humilité ce que c'est qu'être un Homme, un vrai. L'Humanité, oui, c'était un beau projet. Mais, tu le sais, le monde est un égout sans fond où rampent les vermines les plus abominables. Des fois, j'voudrais pleurer. Des fois, j'voudrais crier.
- On dirait du Patrick Bruel.
- Oh la la, tu as vu ça ? Le gros Patrick, c'est un putain d'obsédé d'la chatte en fait ! Il parait que ça se savait dans le milieu que ses grosses paluches étaient un peu baladeuses ! Si il y en avait un sur lequel j'aurais pas misé, là, pour le coup, c'était bien lui ! Comme quoi, tu vois, ils passent leur temps à prêcher l'eau mais ce sont les pires des ivrognes.
- Il n'y a pas que des hypocrites quand même.
- C'est vrai. Mais on voit tellement d'horreur, de bassesse, de vulgarité qu'on en vient toujours à soupçonner le pire. Et, il faut l'avouer, on est rarement détrompé. Je me souviens d'un passage dans un film vu dans ma jeunesse. J'habitais encore avec mes parents pour te dire comme ça remonte. C'était une petite vieille en gabardine avec un sac qui voyageait, ne me demande pas pourquoi ni pour aller où. Un routier, un mec plutôt pas mal, beaucoup plus jeune, genre biker, cheveux longs, mal rasé, s'arrête et la prend en stop dans son camion. C'était un film comme je les ai tant aimé et comme on n'en fait plus, de dialogues et d'émotions plus que d'action véritable. A un moment, le camion heurte quelque chose sur la route et le sac de la vieille tombe à terre. En sort un vibromasseur. Le routier, de suite, lui jette un regard canaille du genre "Eh ben dis donc mémé, on se fait plaisir..." La vieille le comprend très bien et sans s'expliquer range l'objet dans son sac. L'affaire en reste là, le film continue et on oublie presque l'incident quand, plus tard, on le revoit le vibro. Seule, à l'abri des regards, la dame, après avoir beaucoup marché, - c'est une sorte de road movie sentimental - l'utilise pour masser ses vieux pieds endoloris et biscornus. L'aurait-elle utilisé pour autre chose qu'il n'y aurait eu de toute façon rien à redire mais tout à coup, par ce simple geste, quelque chose d'autre se disait là, en silence. Les esprits vils et même les honnêtes hommes, qui en ont tant vus - le routier était un garçon charmant - soupçonnent toujours le plus bas, le plus vulgaire, le plus trivial en premier. Et c'est souvent presque furtivement, entre deux portes indiscrètes, que la noblesse nous est dévoilée. Méfie-toi des moralisateurs, des donneurs de leçons, des réformateurs, de ceux qui étalent sans pudeur leurs nombreuses vertus et bonnes actions, ce sont souvent les pires des brigands. Rappelle-toi ce sénateur américain, bon père de famille, catholique, homophobe et raciste, qui tenait des discours très durs, vraiment très violents sur les homosexuels. Il s'est retrouvé du jour au lendemain la reine des tabloïds et la risée du pays ! Vêtu en soubrette, un énorme black en bouche et un autre dans le cul, il avait vraiment fière allure le brave homme ! Ah, je te jure, vraiment.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Bien vu, Marcel !

Un vieux connard

Ma petite entreprise