Pensées paresseuses d'un paresseux

Censeur de ma chère Paresse
Pourquoi viens-tu me réveiller
Au sein de l'aimable mollesse
Où j'aime tant à sommeiller ?
Laisse-moi, Philosophe austère
Goûter voluptueusement
Le doux plaisir de ne rien faire
Et de penser tranquillement.


François-Joachim de Pierres.

J'aime à m'asseoir pour converser de temps en temps avec le drôle de petit bonhomme que je fus autrefois. Je crois que lui aussi apprécie ces moments, car il vient souvent me voir le soir, à l'heure où je suis seul avec ma pipe à écouter le crépitement du feu. A travers les volutes de fumée odorante, j'aperçois son petit visage sérieux qui me regarde, et je lui souris.

Il m'arrive de prendre plaisir à la mélancolie. Une profonde détresse procure également beaucoup de satisfaction ; mais personne n'aime les coups de cafard. Pourtant, ça arrive à tout le monde, même si personne ne sait pourquoi. ça ne s'explique pas. Le cafard peut vous tomber dessus aussi bien après un gros héritage qu'après l'oubli de votre nouveau parapluie de soie dans le train. Il vous fait sensiblement le même effet que produirait une rage de dents, doublée d'une indigestion et d'un rhume de cerveau. Vous devenez stupide, nerveux et irritable ; vous vous montrez grossier avec les inconnus et désagréable avec vos amis ; maladroit, pleurnichard et querelleur ; insupportable à vous-même et à tous ceux qui vous entourent.
Tant que ça dure, vous ne pouvez rien faire et ne pouvez penser à rien, quoique vous vous sentiez obligé de réagir. Incapable de tenir en place, vous mettez votre chapeau et allez vous promener mais, avant d'avoir atteint le coin de la rue, vous regrettez d'être sorti et faites demi-tour. Vous ouvrez un livre pour essayer de lire, mais vous trouvez Shakespeare banal et plein de lieux communs, Dickens assommant et verbeux, Thackeray rasoir et Carlyle trop sentimental. Vous jetez le livre en gratifiant l'auteur de tous les noms d'oiseau.
A ce stade vous vous sentez complètement découragé. Vous écumez de rage contre tout et tout le monde, en particulier contre vous-même, et seules des raisons anatomiques vous empêchent de vous frapper. Dieu merci, l'heure du coucher vient vous sauver d'un acte inconsidéré.

Voilà une chose étrange que le lit, ce semblant de tombe, où nous étirons nos membres fatigués et où nous plongeons doucement dans le silence et le repos. « Ô lit, délicieux lit, ce paradis sur terre pour la tête affaiblie », comme chantait le pauvre Thomas Hood, tu es une bonne vieille nourrice pour nous autres garçons et filles chagrins. Qu'on soit intelligent ou sot, sage ou désobéissant, tu nous prends tous sur tes genoux maternels pour nous consoler de nos peines. L'homme en bonne santé rongé par les soucis, l'homme malade rongé par la douleur, la petite jeune fille qui pleure son amoureux infidèle : tels des enfants nous posons nos têtes douloureuses sur ton sein blanc et tu nous berces jusqu'au sommeil.
Nous souffrons beaucoup quand tu nous tournes le dos et que tu nous refuses ton réconfort. Comme l'aube paraît longue à venir quand nous n'arrivons pas à dormir ! Oh ! ces nuits épouvantables où nous nous agitons, fiévreux, où nous restons allongés, tels des vivants parmi les morts, les yeux grands ouverts sur les interminables heures obscures qui nous séparent du jour. Mais pis encore sont les nuits que nous passons au chevet d'un malade, lorsque la chute d'une braise dans le feu qui faiblit nous fait sursauter, et que le tic-tac de l'horloge semble marquer, chez celui que nous veillons, le rythme de la vie qui s'écoule.

J'étais donc très malade, et l'on m'envoya passer un mois à Buxton, avec l'ordre strict de ne rien faire durant tout ce temps. « Vous avez besoin de repos, avait déclaré le médecin. De repos complet. »
« Voilà un homme qui comprend le mal qui m'affecte », me disais-je, et je m'imaginais déjà des moments merveilleux – quatre semaines de dolce farniente, agrémentées d'un soupçon de maladie. Une maladie bénigne, bien suffisante pour donner à ce séjour un léger parfum de souffrance qui le rende poétique. Je me lèverais tard, siroterais un chocolat et prendrais mon petit déjeuner en robe de chambre et en pantoufles. Étendu dans un hamac au jardin, je lirais des romans sentimentaux au dénouement mélancolique, jusqu'à ce que les livres tombent de mes mains alanguies, et je resterais allongé là, le regard perdu dans le bleu profond du firmament, à contempler les nuages floconneux flottant tels des navires aux voiles blanches à travers l'immensité, à écouter le chant joyeux des oiseaux et le bruissement léger des arbres. Ou alors, devenu trop faible pour sortir, je resterais assis devant la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, bien calé contre des coussins, l'air si émacié et fascinant que toutes les jolies filles soupireraient en me voyant.

J'aime beaucoup les chats. Ils sont si amusants sans le vouloir, avec leur dignité comique, cet air de dire "comment osez-vous !" "Allez-vous en et ne me touchez pas". Alors qu'il n'y a aucune arrogance chez un chien. Ils sont plutôt "Salut, mon gars, content de te voir" dés qu'ils croisent Tom, Dick ou Harry. Quand je rencontre un chien de ma connaissance, je lui tapote la tête, le traite de tous les noms, le fait rouler sur le dos, et lui reste couché là, la gueule béante, sans se formaliser le moins du monde.
Imaginez faire la même chose à un chat ! Il ne vous adresserait plus jamais la parole. Non, si vous voulez vous faire bien voir d'un chat, il faut montrer patte blanche et procéder avec prudence. Si vous ne le connaissez pas, mieux vaut commencer par un "pauvre minet". Après quoi ajoutez "Didums" d'un ton tendrement rassurant. Vous ne savez pas ce que vous voulez dire, lui non plus, mais vos bonnes dispositions semblent l'amadouer, au point que si vous avez des manières comme il faut et un physique passable, il fera le gros dos et se frottera contre vous. Arrivé à ce stade, vous pouvez vous risquer à le gratouiller sous le menton et à lui chatouiller le coté de la tête, et l'intelligente créature plantera ses griffes dans vos jambes ; tout ne sera plus alors qu'amitié et affection, comme la charmante comptine l'exprime si joliment :

J'aime le petit minou avec son poil si doux,
Si je ne le taquine pas, il ne me fera pas mal du tout ;
Je le caresse, le flatte et le nourris,
Et le minou m'aimera parce que je suis gentil.

Jérôme K. Jérôme.

Commentaires

  1. Toujours avec plaisir / Nous passons sur vos terres / Aux oreilles balnéaires / Quand nous allons dormir

    Vivement demain : on dansera.

    Amitiés forestières

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