En chemin avec Antonin
Qui n'a été terrifié par cette idée qu'il allait un jour oublier sa vie?
Qui pourrait s'imaginer qu'il y a de par la terre des gens qui trouvent que ça ne va pas encore assez mal et qui font tout ce qu'ils peuvent tout le nécessaire et le requis pour que ça aille au plus mal du mal.
Sans méconnaître les avantages de la suggestion collective, je crois que la Révolution véritable est affaire d'individu. L'impondérable exige un recueillement qui ne se rencontre guère que dans les limbes de l'âme individuelle.
Mais que me fait à moi toute la révolution du monde si je sais demeurer éternellement douloureux et misérable au sein de mon propre charnier.
Tous ceux qui rêvent sans regretter leurs rêves, sans emporter de ces plongées dans une inconscience féconde un sentiment d’atroce nostalgie, sont des porcs. Le rêve est vrai. Tous les rêves sont vrais. J’ai le sentiment d’aspérités, de paysages comme sculptés, de morceaux de terre ondoyants recouverts d’une sorte de sable frais, dont le sens veut dire : « regret, déception, abandon, rupture, quand nous reverrons-nous ? ».
Quand nous reverrons-nous ? Quand le goût terreux de tes
lèvres viendra-t-il à nouveau frôler l'anxiété de mon esprit ?
Mais au fond de la mort ou du rêve, voici que l'angoisse reprend. Cette angoisse comme un élastique qui se retend et vous saute soudain à la gorge, elle n'est ni inconnue, ni nouvelle.
L'Angoisse qui fait les fous.
L'Angoisse qui fait les suicidés.
L'Angoisse qui fait les damnés.
L'Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L'Angoisse que votre docteur n'entend pas.
L'Angoisse qui lèse la vie.
A. Qu’est-ce qui vous dégoûte le plus dans l’amour ?
B. C’est vous, cher ami, et c’est moi.
Le trésor perdu sous la Mer c'est Vous.
Et il serait idiot d'envoyer les scaphandriers.
Les trésors sous la mer sont faits pour qu'on y rêve.
Il ne faut pas y toucher.
Ce qui unit les êtres c’est l’Amour,
Ce qui les sépare c’est la sexualité.
Seuls l’homme et la femme qui peuvent se rejoindre au-dessus de toute sexualité sont forts.
J'ai besoin, à côté de moi, d'une femme simple et équilibrée, et dont l'âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. (...) J'ajouterai à cela que j'ai besoin d'une femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. Je suis désespéré de solitude. Je ne peux plus rentrer le soir, dans une chambre, seul, et sans aucune des facilités de la vie à portée de ma main. Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s'occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m'occuper de rien, qui s'occupe de moi pour les plus petites choses. (...) Tout ce que je te dis est d'un égoïsme féroce, mais c'est ainsi. Il ne m'est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu'elle soit d'une intelligence excessive, ni surtout qu'elle réfléchisse trop. Il me suffit qu'elle soit attachée à moi.
Et c'est une âme qu'on aime, un coeur, et non un corps. Ceux qui aiment un corps ne sont que des mangeurs de cadavres en vérité, le corps est la chose qui sue et qui pue.
Mon âme ne cesse de s'élever au ciel et mon corps la ramène à tout instant vers la terre, et ce que j'entends par la terre ce sont les pensées impudiques et viles, et les abjectes nécessités du corps. - Je ne suis pas vil et mon corps est vil. Et c'est contre lui que je ne cesse pas de lutter. - J'en ai assez de cette lutte stérile. On perd son âme à la fin à vouloir s'obstiner à vivre et à lutter au sein d'un corps qui a été fabriqué par des démons, qui ne cessent pas de revenir rêver en lui à tout instant, contre nous et malgré nous, dans les ténèbres de notre subconscient, ou, ce qui est pire, de notre inconscient. - Il faut que cette lutte épuisante cesse.
Ce mensonge est que l'humanité a quelque part une bête qu'elle n'a jamais voulut éliminer, une espèce de bête suave qu'elle cache scrupuleusement en attendant le jour entre nous béni et appelé par elle où elle pourra la montrer au grand jour. Mais ça c'est la vérité que l'homme est cet incoercible et goulu saligaud, décrit dans cent mythes, voulu par cent mythes, et qui depuis leurs premières incrustations n' a pas bougé.
Le mensonge est celui de cette honnêteté de façade, qui combien de temps encore, recouvre les rapports humains, alors que la grande obsession de la conscience c'est le mal, l'assouvissement sans barrière de je ne sais quel abject désir, entre l'érotisme et la charogne, qui chaque nuit passe sur tout le monde.
Poète noir, un sein de pucelle
te hante,
Si je suis poète ou acteur ce n'est pas pour écrire ou pour déclamer des poésies, mais pour les vivre (...) Je veux que les poèmes de François Villon, de Charles Baudelaire, d'Edgar Poe ou de Gérard de Nerval deviennent vrais et que la vie sorte des livres.
Dans une heure, et demain peut-être, j'aurai changé de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai pas se perdre ma pensée.
Refus. Refus désespéré de vivre, et qui pourtant doit accepter la vie.
Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle.
Je m'aperçois avec ennui que vous me comprenez de moins en moins, et de mon coté je ne comprends plus vos réactions.
La vérité suprême je ne cherche que cela, mais quand on me parle de ce qui est vrai je me demande toujours de quel vrai on me parle, et jusqu'à quel point la notion qu'on peut avoir d'un vrai limité et objectif ne cache pas l'autre qui obstinément échappe à tout cerne, à toute limite, à toute localisation, et échappe pour en finir à ce que l'on appelle le Réel.
Il est à peu près impossible d’être médecin et honnête homme, mais il est crapuleusement impossible d’être psychiatre sans être en même temps marqué au coin de la plus indiscutable folie : celle de ne pouvoir lutter contre ce vieux réflexe atavique de la tourbe et qui fait, de tout homme de science pris à la tourbe, une sorte d’ennemi-né et inné de tout génie.
... je n'ai jamais eu l'obsession du suicide, mais je sais que chaque conversation avec un psychiatre, le matin, à l'heure de la visite, me donnait l'envie de me pendre, sentant que je ne pourrais pas l'égorger.
Un fou, Van Gogh ?
Que celui qui a su un jour regarder une face humaine regarde le portrait de Van Gogh par lui-même, je pense à celui avec un chapeau mou.
Peinte par Van Gogh extralucide, cette figure de boucher roux, qui nous inspecte et nous épie, qui nous scrute avec un oeil torve aussi.
Je ne connais pas un seul psychiatre qui saurait scruter un visage d’homme avec une force aussi écrasante et en disséquer comme au tranchoir l’irréfragable psychologie.
L’oeil de Van Gogh est d’un grand génie, mais à la façon dont je le vois me disséquer moi-même du fond de la toile où il a surgi, ce n’est plus le génie d’un peintre que je sens en ce moment vivre en lui, mais celui d’un certain philosophe par moi jamais rencontré dans la vie.
Non, Socrate n’avait pas cet oeil, seul peut-être avant lui le malheureux Nietzsche eut ce regard à déshabiller l’âme, à délivrer le corps et l’âme, à mettre à nu le corps de l’homme, hors des subterfuges de l’esprit.
Et Théo était peut-être matériellement très bon pour son frère, mais cela n’empêche qu’il le croyait délirant, illuminé, halluciné, et s’évertuait, au lieu de le suivre dans son délire, de le calmer.
Bien entendu, la santé est le seul idéal admissible, le seul auquel ce que j’appelle un homme ait le droit d’aspirer ; mais quand elle est donnée d’emblée dans un être, elle lui cache la moitié du monde.
Et toi aussi, fier général, tu pètes. Et c'est grave quand on veut bien y penser.
Là où il suffit d'être lâche,
vil,
veule,
c'est-à-dire d'être une tapette enculée
pour avoir le droit d'exister,
c'est là que l'homme va.
Dès qu'il faut y mettre une résistance ou une tenue,
il n'y a plus personne.
Dès qu'il faut être quelqu'un pour vivre,
l'homme se retire.
Ces poudroiements sordides d'alter ego qui composent toutes les sociétés vivantes et où tous les hommes sont frères en effet parce qu'assez lâches, assez peu fiers pour se vouloirs chacun sortis d'autre chose que d'un même et identique con, d'une similaire connasse, de la même, irremplaçable et désespérante connerie.
Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n’y a plus rien ni personne, l’âme est insane, il n’y a plus d’amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n’y a même plus l’inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n’y a plus qu’une immense satisfaction d’inertes, de boeufs d’âme, de serfs de l’imbécilité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j’essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d’insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie (...)
Que je sois antisocial est un fait, mais est-ce la faute de la société ou la mienne?
J'aurais voulu trouver quelque chose d'intelligent à vous dire, pour bien marquer ce qui nous sépare, mais inutile. Je suis un esprit pas encore formé, un imbécile : pensez de moi ce que vous voudrez.
Je ne cherche pas à me justifier à vos yeux, il m'importe peu d'avoir l'air d'exister en face de qui que ce soit. J'ai pour me garder du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi.
Pensez-vous qu'on puisse reconnaître moins d'authenticité littéraire et de pouvoir d'action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu'à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ?
Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Je ne crois plus aux mots,
à la vie,
à la mort,
à la santé,
à la maladie,
au néant,
à l'être,
à la veille,
au sommeil,
au bien,
au mal,
Je crois que rien ne veut plus rien dire et que tout depuis d'ailleurs toujours n'a jamais
cessé de me faire chier.
(...) et j'ai toujours vu une pute de chose qui insistait pour se faire
regarder et tutoyer
puis vidanger.
P.S :
Ne pas oublier
la gueule
de Lucifer
sous son maquillage
de père éternel,
ricanant à travers les barreaux.
Antonin Artaud.

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