Le maître du jeu
Quitte à essayer, va jusqu'au bout. Sinon, n’essaye même pas. Ça peut signifier perdre des copines, des épouses, des proches, et peut-être même ton esprit. Ça peut signifier ne pas manger durant trois ou quatre jours. Ça peut signifier geler sur un banc dans un parc. Ça peut signifier la prison. La dérision. Ça peut signifier la moquerie - l’isolement. L’isolement c’est le cadeau. Tout le reste est une épreuve de ton endurance, de la force de ton désir. Et tu le feras, malgré le rejet et les pires obstacles. Et ce sera mieux que tout ce que tu peux imaginer. Quitte à essayer, vas-y jusqu'au bout. Il n'y a aucune autre sensation pareille. Tu seras seul avec les dieux, les nuits flamberont de feu. Fais-le, fais-le, fais le jusqu’au bout. Tu chevaucheras la vie, droit vers le rire parfait. C’est la seule vraie bataille.
Je ne suis pas un homme de réflexion, je fonctionne aux sentiments et mes sentiments vont aux estropiés, aux torturés, aux damnés, aux égarés, non par compassion mais par fraternité, parce que je suis l’un des leurs, perdu, paumé, indécent, minable, apeuré, lâche, injuste, avec de brefs éclairs de gentillesse ; salement atteint et conscient de l’être, cette lucidité ne m’est d’aucun secours, au lieu de me guérir elle me plombe.
Mon critique au N.Y Times est sans doute un type assez sympa, érudit, instruit, et tout. Mais ça m’étonnerait qu’il n’ait jamais raté un repas (…) ou se soit fait pisser dessus par une pute, ou qu’il n’ait jamais dormi sur un banc public.
C'est facile d'écrire sur les putes; écrire sur une femme estimable est beaucoup plus difficile.
- TAIS-TOI TRAÎNEE ! TU AS VIDE PLUS DE COUILLES QU’IL Y A DE BOULES SUR UN SAPIN DE NOËL.
En beaucoup de domaines, j'étais un sentimental : des chaussures de femmes sous le lit ; une épingle à cheveux abandonnée sur la commode ; leur façon de dire : "Je vais faire pipi..." les rubans qu'elles mettent dans leurs cheveux ; descendre le boulevard avec elles, à une heure et demi de l'après-midi, deux personnes marchant ensemble, simplement ; les longues nuits de beuverie, de tabagie, de discussions ; les scènes ; penser au suicide ; partager un repas en se sentant bien ; les plaisanteries ; les rires absurdes ; sentir les miracles dans l'air ; ensemble dans une voiture en stationnement ; comparer les amours d'antan à trois heures du matin ; s'entendre dire qu'on ronfle, écouter ronfler ; les mères ; les filles ; les fils ; les chats ; les chiens ; parfois la mort, le divorce, mais toujours continuer, s'accrocher ; lire seul le journal dans une buvette et sentir une nausée te retourner l'estomac, parce que maintenant elle est mariée avec un dentiste ayant un Q.I de 95 ; les courses de chevaux, les parcs, les pique-niques dans les parcs ; même la prison ; ses amis sinistres, tes amis sinistres ; ton goût pour la gnôle, son goût pour la danse ; ta drague, sa drague ; ses pilules, tes baises en douce, et elle qui fait pareil ; dormir ensemble...
- J’écris de la fiction.
- C’est quoi, la fiction ?
- La fiction est une amélioration de la vie.
- Tu veux dire que tu mens ? a demandé Gertrude.
- Un petit peu. Juste ce qu’il faut.
- Hé, tête de noeud, j’ai encore un truc à te raconter sur mes poissons rouges. Ce matin je me suis levée tôt et je suis sortie dans mon jardin. Il était environ 6h30, et il y avait un léger brouillard. Et mes poissons se tenaient immobiles à la surface de l’eau, hypnotisés par le linceul de feuilles mortes qui leur était tombé dessus. J’ai tout de suite pensé que tu aimerais entendre cette histoire.
- En effet, c’est une belle histoire. Merci.
On a tous entendu ces vieilles femmes qui disent : « Oh, comme c’est affreux cette jeunesse qui se détruit avec toutes ces drogues ! C’est terrible ! » Et puis tu regardes la vieille peau : sans dents, sans yeux, sans cervelle, sans âme, sans cul, sans bouche, sans couleur, sans nerfs, sans rien, rien qu’un bâton, et tu te demandes ce que son thé, ses biscuits, son église et son petit pavillon ont fait pour elle.
C'est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose.
Tous les gens à Los Angeles font ça: cavaler comme des dératés derrière quelque chose qui n'existe pas. La peur fondamentale de se regarder en face, tout seul.
On est peut-être mieux dans sa piaule, d’accord, mais des années de bitures m’ont appris qu’à rester entre ses quatre murs, on se démolit. Savoir équilibrer foule et solitude, voilà le truc, celui qui vous évite les cellules capitonnées.
Tu dois aimer, c’est un peu l’affaire du moment, et je crois que lorsque l’amour devient une obligation, la haine devient un plaisir, ce que j’essaie de t’expliquer c’est que j’ai perdu assez de cases et qu’une visite de ta part ne résoudrait absolument rien, particulièrement si tu débarques avec un cubi de rouge quand j’ai l’estomac en vrac. J’ai presque 47 ans, 30 ans de boisson derrière moi et plus beaucoup de temps devant moi, des séjours à l’hôpital en perspective.
Le mariage a pas marché. Il lui a fallu trois ans pour se rendre compte que j’étais pas celui qu’elle s’était imaginé. J’étais un ivrogne, asocial, bourru, n’allais pas à l’église, pariais sur des chevaux, multipliais les insultes sous l’emprise de l’alcool, n’aimais pas sortir, me rasais une fois tous les quatre matins, n’accordais aucune importance à ses tableaux ou à ses proches, restais parfois au lit deux ou trois jours d’affilée.
Il n’y a pas grand-chose à dire de plus. La plupart du temps, je bois seul et décourage toute compagnie. Quand ils parlent, les gens ne s’intéressent qu’à des choses sans importance. Ils sont trop avides ou trop vicieux ou trop prévisibles.
Charles Bukowski.



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