André et moi

Je lisais Luc Ferry. Je n'ai jamais accroché à ses livres de philosophe mais j'aimais bien le professeur de philosophie. Je me souviens de l'accueil glacé que me fit un boudin binoclard dans la librairie où je demandais son Kant : "C'est un livre un peu pointu celui-là, dit-elle en me toisant de la tête aux pieds, les livres de vulgarisation c'est l'autre rayon." J'avoue, sans gêne aucune, que les livres de vulgarisation (quel vilain mot) m'ont bien aidé, à cette époque, à voir plus clair dans la pensée d'auteurs absolument inaccessibles pour moi. Allez lire du Kant ou du Hegel quand vous êtes, comme moi, l'homme le plus paresseux et le plus bête du monde ! La petite libraire ne l'avait-elle d'ailleurs pas pressenti à ma simple mise ? 
Ferry n'écrivait pas trop mal, il était accessible et clair. J'avais aussi entendu parler d'un de ses amis : André Comte-Sponville. Lors d'une de nos séance, j'en causais vaguement à mon psy. Il soupira, l'air songeur : "C'est bien ça, Comte-Sponville..." Mon psy et moi étions amis. Son avis m'importait beaucoup sauf que je n'ai jamais aimé insister alors, fidèle à mon habitude, je n'en demandais pas plus. J'achetais toutefois deux-trois de ses bouquins et me mis à le lire. Je ne l'aimais pas au premier abord et jetais ses livres dans un coin. J'en fis part à mon ami au rendez-vous suivant : "Ce qu'il peut m'agacer ce type ! lui dis-je avec rage. Ce qu'il est propret avec sa petite moustache ! On lui donnerait le bon dieu à ce con ! Il doit avoir les droits de l'Homme imprimés sur le front !" Mon psy était atterré par tant de véhémence et il embraya sur Louis-Ferdinand Céline. Je compris donc avoir commis un impair. Alors, bon bougre, par amitié, j'insistais et repris les livres du philosophe.
Je traversais, à ce moment, une période noire, folle, pleine de bruit et de fureur. André, que je lisais le soir, m'apaisait bizarrement de ce tumulte intérieur. Il écrivait simple et clair, lui aussi. Il n'essayait pas de m'en remontrer, il ne frimait pas, il semblait de bonne foi, honnête. Je me pris d'affection pour lui. J'aimais bien sa volonté d'être un homme juste, un homme bon, malgré les difficultés, qu'il ne niait pas, de l'entreprise. Cela me changeait des vauriens, des tordus, des voyous de ma vie à moi. Nous entretînmes durant cette période une sorte d'amitié secrète. Puis, je le laissais un peu pour d'autres amours mais comme le chantait Cabrel, quand j'aime une fois, j'aime pour toujours et lui gardais une amitié fidèle. J'essayais même, plus tard, en grand défenseur des causes perdues, de restaurer son image auprès de quelques amis qui ne l'aimaient pas.
Bien plus tard, lui en reparlant, je m'aperçu qu'en vérité mon psy ne l'avait que très peu lu. Il me demanda même de lui donner le titre d'un de ses livres pour s'en faire une idée. Je tombais de ma chaise, mais je le pris avec humour, sachant depuis toujours que le malentendu est à l'origine de toute chose. Je lui conseillais donc de lire simplement un entretien, donné à Judith Brouste dans son livre L'amour, la solitude. C'est le seul extrait de cet auteur qu'il m'arrive de relire encore aujourd'hui en y trouvant un réel plaisir.

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